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Démasqué – non édité
4 years ago 0 0 1165

Madame Girafe lui lance un regard noir depuis la cuisine. Affalé dans le canapé, Monsieur Girafe fait mine de l’ignorer. Son masque posé sur la table basse face à lui semble aussi mécontent.

Monsieur Girafe est fatigué. Fatigué qu’on lui reproche de travailler, fatigué de ne pouvoir contenter tout le monde, fatigué du manque de soutien de sa femme, fatigué d’être fatigué. Monsieur Girafe aimerait taper sur quelqu’un ou quelque chose.

La chouette d’alarme s’extrait du mur du salon, vole jusquʼà la table et, avec son bec, entreprend le nettoyage de ses ailes. – Ce que tes murs peuvent être sales chère Girafe Masquée. Vous devriez changer de femme de ménage, l’intérieur des murs ça se nettoie, c’est comme les oreilles. Bon, que me vaut cette grise mine? Je t’ai connu avec plus de superbe. Sans ton masque, tu me fait lʼimpression d’une discothèque sans lumières. Tu es fadasse cher ami.

Pour toute réponse, la girafe essaie de l’assommer d’un coup de son pied qui trainait sur la table.

– Ce que tu peux être susceptible! Allez, confie-toi à ton vieux copain.

– On nʼest pas copain.

– Susceptible et tatillon en plus! Bravo Monsieur.

– Qu’est ce que tu me veux la chouette?

– Au risque d’un air de déjà entendu: je m’alarme comme toujours. Et crois-moi, vue l’ambiance dans ce salon, il y a de quoi.

– C’est pas moi, c’est elle.

– Si je voulais ce niveau de réflexion, j’aurais été directement voir ton fils. Pourrais-tu développer s’il te plait?

– Ma femme est fâchée. Je suis de nouveau rentré après le souper et le petit dormait déjà. J’ai dû passer au bureau des quittances pour le travail, il y avait du monde et voilà: je n’ai pas mangé, pas vu mon fils et ma femme tire la gueule. Qu’est-ce que j’y peux moi? Faudrait que madame girafe comprenne qu’on ne peut pas avoir un mari prince professionnel, un loft au sommet du plus haut building de la ville et un papa présent tous les jours pour le souper. Ca me casse le cou quʼelle sʼénerve toujours pour les mêmes choses.

– Tu en déduis donc que cʼest juste pour tʼemmerder. Bonne déduction cher Watson. Tu es un génie.

– Arrête avec ton ironie à la noix, la chouette! Tu me fatigues. Cʼest pas ça la question. Je mʼénerve parce que je nʼai pas de réponse. Jʼen viens à en avoir marre de mon foutu masque princier si chèrement acquis. Pourquoi je ne suis pas un humain? Avec leurs pouvoirs magiques, je me dédoublerais dʼun coup de baguette et hop! tous mes problèmes seraient envolés.

– Permets-moi de ruiner tes espoirs, cher ami. Je les connais, moi, les humains. Jʼen fréquente un certain nombre dans les métros: ils sont pour la plupart complètement fous. Ils passent leur temps à courir après des cailloux jaunes dont je nʼai pas bien pu définir lʼutilité, mais dont ils sont avides. Et leur pouvoirs magiques leur servent uniquement a sʼassassiner parmi pour récupérer les cailloux des autres. Un jeu un peu idiot et pas très drôle, si tu veux mon avis. Sans compter quʼà ce rythme, ils seront bientôt tous morts. Remarque, ça nous fera plus de place dans les métros du soir. Mais excuse-moi je mʼégare, revenons-en à ta Girafe. Quand vous avez fini de crier, vous faites quoi?

– On se couche et on recommence. Le train-train dans le couple, y a que ça de vrai.

– Arrête avec ton ironie à la noix, la girafe! Tu me fatigues, imite la chouette en se calant le masque de la Girafe sur le visage.

– Touche pas à mon masque, le volatile. Cʼest pas pour les chouettes. A vrai dire, même les girafes nʼont pas lʼoccasion de porter ce masque tous les jours. Il faut être lʼélu du peuple pour ça.

– Lʼélu du peuple! sʼexclame la Chouette dʼalarme, le masque toujours sur le visage. Pfffff! Va falloir voir pour se dégonfler, Monsieur le prince. Dans cet appartement je vois plutôt une électrice en pétard, celle-là tu vas pas la faire changer dʼavis en lui serrant la main. Et la chouette de jeter gentiment à son ami le masque de bois. Remarque, cʼest pas bête ça, tu pourrais faire comme avec tes électeurs.

– Je lui distribue un tract avec ma tête et je lui fais un sourire, quelle bonne idée! Tʼas déjà pensé à tʼorienter dans la thérapie de couple?

– Ecoute-la, espèce dʼidiot! Tes électeurs, tu te préoccupes de leur petite vie pour la rendre meilleure, et toi, tʼaime bien quand on tʼécoute Monsieur lʼélu. Ehhh bien les femmes , cʼest pareil.

– Oui et on discute avant ou après les jets dʼinsultes?

– Après, pile poil entre les insultes et «on se couche et on recommence».

Le bipper de la chouette sonne. Elle le sort de sa poche, pousse un soupire et le remet en place. – Bon lʼami, je te laisse, jʼai le Miam Miam qui refait des siennes: un train à grande vitesse rempli de jeunes pigeons voyageurs en course dʼécole. Ils ont pas ton cou, sʼil les attrape, ce sera leur dernier voyage. Mais essaie ce truc des électeurs pour me faire plaisir. Bye!

La Chouette dʼalarme lui fait un signe de lʼaile avant de sʼenfoncer dans le mur. La Girafe lui répond dʼun léger signe de tête avant de sʼenfermer dans un profond silence réflexif. Après quelques minutes bien pesées, il se redresse sur son canapé, saisit son masque jeté sur son ventre par son ami à plume, puis fait mine de lʼenfiler. Il se ravise, le pose sur la table et fait signe à sa femme dans la cuisine.

– Chérie, vient me parler de ton mari. On va te convaincre de revoter pour lui.

 

Texte : Sandro Dall’Aglio

http://uncoindepixel.ch/


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